denis_non_faireUn jour d’hiver à l’hôpital de Maison Blanche, en banlieue parisienne. Pluie fine sur le grand parc aux arbres centenaires, pavillons du 19° siècle, répartis entre des pelouses et d’interminables allées : une petite ville close. Parfois nous croisons une silhouette solitaire. Atmosphère grise et froide.

Quand nous poussons la porte vitrée du pavillon, une vague de son de couleur de chaleur nous soulève. Dans un espace ouvert de vaste dimension, une sono pulse au rythme lancinant du reggae comme un cœur qui bat. Du sol au plafond sont exposés des tableaux violemment colorés. D’autres à hauteur d’homme, sont en cours d’exécution. Une kyrielle de pots de couleur, brosses, pinceaux, disposés sur de petites tables roulantes, attendent la main et le désir. A gauche de l’axe central, une batterie complète, étincelante, une guitare électrique, des percussions, un micro sur pied , prêts à répondre au désir de chant, de jeu, de musique. Des tables, des chaises, des divans de récupération accueillent les fumeurs, les dormeurs, les spectateurs

Un couloir central s’enfonce dans les entrailles de l’atelier du Non Faire. Nous l’empruntons avec la même stupéfaction qu’Ali-Baba pénétrant dans la caverne des 40 voleurs : une multitude d’œuvres expressionnistes recouvre entièrement les murs. Tous les espaces libres sont graffités de noires écritures, poèmes, maximes, déclarations. Dans chaque box, des strates de tableaux, de gouaches, de dessins, sur toutes sortes de surfaces, du carton à l’agglo de récupération. Ici sont accumulés quoique disposés avec une intelligence aiguë de l’espace et la scénographie – des milliers d’œuvres. Nous imaginons de longs travellings et panoramiques à travers l’immense salle sur laquelle débouche le couloir. Saisis de vertige, nous perdons le sens de l’orientation, comme dans un labyrinthe.. Il nous faudra un moment pour prendre nos repères. Le lieu de rassemblement est le bureau de Simonetta, la psychologue qui avec beaucoup de grâce et d’énergie souriante accueille patients et visiteurs.

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atelier_non_faire_3_Voilà quarante ans que j’explore les banlieues de l’art, par chemins de traverses, à la rencontre d’individus atteints par la rage de l’expression, selon la belle formule de Francis Ponge. Cette nécessité intérieure qui les pousse à prendre d’assaut les territoires de l’art, sans préalable culturel et sans le moindre complexe. Pas de concession à l’esthétique, au bon goût, ni à l’attente du public. Ma curiosité m’a conduit aux quatre coins de l’hexagone, me réservant, à travers les rencontres les plus improbables des surprises sans fin et de vraies amitiés. Ceux que Dubuffet nomma artistes bruts, perchent souvent aux marges de la société, originaux, bizarres, révoltés, humoristes ou misanthropes et parfois rejetés dans l’univers psychiatrique. Je les ai appelé les anartistes.

christophe_non_faireEn décembre 2005, un ami me recommande de me rendre d’urgence à l’hôpital de Maison Blanche, pour visiter un lieu étrange, menacé de disparition. Inventé par Christian Sabas, infirmier en psychiatrie, musicien, peintre et poète, l’Atelier du Non Faire ainsi qu’il l’a nommé, est né au sein de l’institution, dans un pavillon désaffecté grâce à un chef de service excédé par le non-conformisme de Christian mais secrètement admiratif de son contact privilégié avec les patients.

Au cours de plus de vingt années de pratique, l’Atelier s’est fait reconnaître et financer, accumulant une somme d’expérience sous forme de milliers d’œuvres plastiques, d’écrits, de documents, de publications. Christian Sabas et Simonetta di Girolamo, qui l’a rejoint depuis une dizaine d’année, sont la mémoire vive et les acteurs féconds de cette aventure. Des stagiaires participent aussi à la vie du lieu, dialoguent et accompagnent les patients, tout en ayant la liberté de s’exprimer s’ils le souhaitent. Des visiteurs particuliers, dits courtisans de l’atelier, complices, viennent avec leur énergie et leur désir, créant des liens, des confrontations, et apportent un peu d’air dans l’espace confiné de l’hôpital.

Les patients vont et viennent aux heures ouvrables, et peuvent, sans contrainte, bouger, chanter, dormir sur les banquettes, peindre, aller et venir, entrer et sortir, écrire, parler ou fumer, s’isoler, observer ou ne rien faire qu’être là, dans le son ou le silence, dans le bain de chaleur et de couleur proposé aux sens. Dans la pulsation de  la vie. Les mille m2 du pavillon permettent à chacun de trouver sa place.

arnaud2_non_faireL’écoute attentive des deux responsables, leur capacité de stimulation, propose une alternative à l’anesthésie médicamenteuse qui est censée calmer les souffrances. Quant à Christian, il a une belle formule pour définir l’ambition de l’Atelier du Non Faire : c’est tout simplement de moins mourir. Libérer le goût de vivre écrasé sous le couvercle de l’angoisse, par le cri, le chant, le geste, toute expression, même la plus modeste, peut être un pas vers  la sortie. Un groupe de rock, Démence Précoce,  s’est formé avec des musiciens et des patients désireux de sortir de l’impasse. Il se produit en ville à toute occasion. Par ailleurs, plusieurs bistrots et un théâtre, le Lavoir Moderne Parisien, accueillent des réunions hebdomadaires pour un café du matin, bonne occasion de sortir, rencontrer, échanger, élaborer des projets.

tchim_le_barbu_au_biberon_non_faireAbdenour Zahzah et moi-même, en glanant images et sons, avons mémorisé quelques instants de la vie de ce lieu unique, que l’évolution de la politique institutionnelle condamne à disparaître sous sa forme actuelle. Sans proposer d’alternative.

Mais que vont devenir ces milliers d’œuvres vivantes exposées et protégées dans l’actuel pavillon, ces cris de colère, d’angoisse, de révolte, ces rêves d’enfance transposés en jets de couleurs ? Comment trouver  un nouveau lieu assez vaste et adapté à l’éclatement de l’hôpital en petites structures isolées ? Comment trouver des financements ?

Le modeste combat qui se mène ici témoigne de la vitalité et de l’intelligence créative de gens mis au rebut de la société … Et l’on peut espérer que l’association formée autour de Christian et de Simonetta, composée en partie par des patients en cours de guérison, trouvera les solutions pour maintenir et poursuivre l’histoire du Non Faire. De toutes façons, rien de nouveau, on a toujours dû se battre, dit Christian. Cet homme est étonnant. Il avance avec douceur et détermination, et s’il maintient avec autrui une certaine distance, il donne néanmoins de lui-même avec une grande générosité. Avec Simonetta et son intelligence aiguë des situations, ils forment un parfait tandem pour inventer de nouveaux chemins à cette belle aventure.

Texte de Claude Vénézia, le 29 novembre 2006

Photos d'oeuvres peintes extraites du site de l'Atelier du Non Faire