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"QUI DE NOUS MOURRA LE PREMIER", 2006 - Silhouettes peintes, néons, dimensions variables

J'ai rencontré Naji Kamouche il y a quelques années à l'occasion de l'exposition "1ère vue" présentée au passage de Retz à l'initiative de Michel Nuridsany. J'ai été immédiatement conquis par le travail de cet artiste dont je suis un inconditionnel.

Les installations de Naji sont tellement présentes qu'elles ne demandent qu'à exprimer, révèler, donner corps à un monde de silence et de non-dit. Une oeuvre à la fois pudique et courageuse. Sa pratique artistique est une véritable hygiene mentale, dans un geste de reconstruction salvatrice. 

J'ai eu la chance de collaboré en 2003 avec Naji K. qui était l'un des 3 artistes sélectionnés pour "Murmures", 1ère Biennale d'Art Contemporain de l'Abbaye de Bon Repos que j'ai crée cette année là. 

Le texte qui suit a été écrit par Pierre Giquel à l'occasion de l'exposition de Naji Kamouche "Ce qui nous lie nous déchire", qui s'est tenue en mars-avril 2006 au Musée des Beaux Arts de Mulhouse. Pierre Giquel est pour moi la personne qui parle avec la plus grande justesse de Naji K. et du travail de l'artiste. Difficile de rivaliser et inutile de vouloir travestir les mots qu'il a su trouver pour parler du travail d'un artiste rare et remarquable.

Ce texte est extrait du catalogue coédité à l'occasion de cette exposition personnelle de Naji K. par le Musée et "Le 19, Centre régional d'art contemporain, de Montbéliard sur une proposition de Philippe Cyroulnik , Directeur du Centre. 

La mort colore tout

SEUL_2_webLes époques roulent en nous dévisageant, et nous savons qu’en fermant les yeux nous risquons d’esquiver ce face à face dangereux mais urgent. Cette urgence, Naji K. la tisse au plus près de la nuit, de la liberté, d’un mot chuchoté ou hurlé, dans un corps à corps tendre et désespéré à la fois, indifférent aux lois de la société, lecteur impatient de ses propres folies, jongleur mélancolique, passeur. Insoumis en plusieurs langues, ses armes il les affûte en inscrivant sur les murs et dans l’espace ses cauchemars et ses rêves, ces lambeaux qui se rongent les sangs, attentif à laisser ouverte la conversation entre les objets, les images et les mots, les plaies effrayantes et les séismes émettant des bruits inattendus. Ce qui a changé dans nos époques, c’est la couleur de la mort.

Qualifier une œuvre d’exclusivement politique, c’est prendre part à certaine forme larvée de découragement. Mais l’œuvre est toujours politique, par sa couleur, son timbre, par le droit à l’invention qu’elle exerce, par sa vigilance à rester vive. Echappant au slogan tout en le mimant, elle peut vous paraître suspecte. Et alors ? Qui m’a dit en entrant dans l’espace d’exposition : «ces œuvres me brûlent ! ». La visite, ici, va de pair avec une expérience. Je rentre, secoué par l’Orient et ses contes agités, frotté à des glissements fabrication occidentale. On m’invite à l’écart.

nous_irons_tous_au_paradis_webNaji K. manifeste le plus grand intérêt pour les mots qui s’affairent dans les interstices du doute et de la révolte. Même quand cette dernière se verrait frappée d’inanition, orchestrée par une cohorte de «planqués», ses traces sont visibles dans la chair même de leur auteur qui se permet non sans insister de nous les faire parvenir. Les mots, c’est l’aimé qui les a chuchotés, c’est l’amant qui a glissé en hurlant. Et les titres des pièces à parcourir ressemblent à ceux des chapitres d’une vie, chapitres accidentés qui tendent la main, il faut être deux pour que se fonde un récit.

Cette dimension humaine, trop humaine, on ne peut guère dire qu’elle rayonne aujourd’hui, les nains ont tord de s’habiller trop long, et les géants devraient s’intéresser aux lois de l’hospitalité. Même dans les fracas d’une enfance agitée, un mot familier peut composer un lien. Une ombre ne suffit pas à fausser la bouche. Et la pensée de l’autre, toujours, lorsqu’elle affleure et s’incarne visuellement et auditivement, porte les rumeurs d’une protestation, heureuse presque.

et_rameL’enfance, toujours pavée d’inexactitude. Il y a des plaies qu’on ne referme pas. Des hoquets qui durent. Un épisode théâtral qui réserve des surprises. Le décor, chez Naji K., ne relève pas du kitsch, mais des décombres. Et d’un temps où les bombardements n’étaient pas qu’intérieurs. J’entends, dans une cuisine française, les chants lancinants d’un ramadan escamoté. Je pressens des odeurs, des goûts et des couleurs que les poètes fiévreusement ont aimés, dans l’Algérie, légère, avec l’essence du tragique.

«Il faudra vous y faire, notre culture penche vers l’oubli». Difficile d’envisager un monde inhabité. Un goût de cendres entoure parfois certaines installations qui sont comme autant de deuils à l’amour, aux corps, à l’insouciance (veillées fatales abritant des messages de mort, phrases segmentées, respirations amputées), autant d’adieux à un bonheur qui fit faux bond d’emblée. Cet amoureux des peaux qu’est Naji K. héberge des fantômes.

Transpirer_l_essenceA l’assertion «La mort occulte tout» s’était substituée une autre opinion, fruit d’une défaillance de l’ouïe, «La mort colore tout». L’hésitation contenue dans ces jeux sonores, et dont le surréalisme fit ses gorges chaudes, se faufile habilement dans les mots et les objets qu’ordonne et désordonne Naji K. Témoignage troublant de celui qui fait d’un incident linguistique le lieu de sa colère, ou de son désir, de ses regrets. Les fantômes dont nous évoquions la présence sont couverts d’ecchymoses, ils semblent se tenir devant nous à portée de mains, mais en fait ils fuient, pour brouiller les pistes, éviter l’épanchement, garder hybride leur ambulant tremblement. Chaque chapitre s’écrit dans le mouvement d’un opéra.

«Ce qui nous lie nous déchire», je ferme les yeux, je vois des couleurs, des ruines, les bruits d’une époque, noire, qui gronde. Du rouge s’est mêlé comme au bord des baisers qui aiment se souvenir, de la chaleur du jour, d’une épaule accueillante, d’une main qui bouge dans le miroir. «Ce qui nous lie…», tu t’abandonnes, tu vous voyais inséparables, tu sais aujourd’hui qu’il t’a fallu faire volte face, le déchirement était attendu, incontournable, inondant tout de tes « larmes sans armes », héros solitaire d’un film dont on aurait égaré les partitions.

«Dis moi le regret de mon silence», l’injonction a pris le poids du plomb et s’est logé dans un leurre, celui d’un objet qui se consume. Comment veux-tu donner une preuve de l’existence de Dieu ? Je ne sais pas si la mort est plus vraie qu’une image, il y a quelque chose qui manque, auquel on pensait tout le temps, de gris, dans le temps qui s’égrène, qui bat tel un marteau, régulièrement, qui absorbe.

Caresser_l_errance«Mémoire assassinée», et cette cotte de maille dans lequel un corps a respiré, s’est raconté, a déposé ses cris. La lumière aime à circuler dans ses reflets, je me tiens certes devant une évocation de l’absence, et je commence par la main à prélever du vivant, je me surprends à caresser ce qui me sépare, autour de mon doigt s’enroule une légende, je quitte le fait divers, je m’enfonce dans le mythe même, une sonate accompagne mes gestes et mon blasphème, «tu n’es pas mort pour rien» disaient-ils en quittant les charniers, tu es mort pour moi sans fausser compagnie, un soir de mai, dans la saveur des voix qui luttent encore, et qui me poursuivent effrontément, sereinement, musicalement. Car la mémoire est musicale.

 

«De l’amer va l’aveu», «Qui de nous mourra le premier», «Nous irons tous au paradis», autant de confidences qui s’adressent à nos raisons menacées. Les objets et leurs fiançailles redoutables créent un bien étrange ballet, je perçois dans ces chorégraphies des manières parfois appuyées, parfois délicieusement allusives, de laisser s’exprimer le silence et la conversation. Une conversation belle et grave, un silence obscène. Le marbre, on le tourne comme une page.

«Caresser l’errance d’un pas oublié». Ces mots légitiment une pièce séduisante et poignante, où la voix est chantante et triste, une pièce où pointent le jeu et l’accusation, sous la douceur d’un tissu. Chaussures solitaires dont les motifs se confondent à ceux d’un tapis, camouflage qui peut se lire dans l’espace du conte comme dans le report d’une scène porteuse d’irradiation, chaque chaussure cherchant sa paire incomplète, revivant secrètement l’heure d’une amputation. Les mots résonnent sans cri et pourtant cette voix qui doit autant aux vivants qu’aux disparus circule, croisant des épopées et des confidences, une voix échappée de l’abîme, et du dégoût, une voix dans un état d’apesanteur. Ultime lettre de l’aimé qui revient toujours sur son amour, aveu tendre du nomade attaché à ne jamais se figer. Cette lettre, tu l’as dictée avec des fils tendus d’or, quelques années après qu’un bruit violent ait alourdi ton cœur.

«Seul». Ils auront beau faire, allumer des bougies, commémorer, ouvrir des portes qui donnent sur des murs, embrasser les vides, combler d’ombre la beauté qui se prosterne, nous choisirons le courant d’air au confort des gîtes. Les installations de Naji K. parlent du gouffre, la main du Diable se moque du doigt de Dieu, et nous ne savons pas prier, les cartes s’emplissent de chiffres tortueux, à la recherche de territoires dont nous apprécions l’aléatoire, d’autres diraient la poésie, nos navigations sont fragiles, et nous les aimons, elles relèvent tout ce qui menace de s’effondrer, elles annoncent aux amants des voyages insoupçonnés, elles desserre l’étau, elles nous invitent à bifurquer, bifurquer, bifurquer.

Pierre Giquel

La NEWS du 30 mars est également consacrée à une installation de Naji.

Découvrez là sur ce BLOG

Légendes des installations
"SEUL", 2003 - Fenêtre, néon clignotant, poignées métalliques, dimensions variables

"NOUS IRONS TOUS AU PARADIS", 2001 - Tiges métalliques, ampoules flammes, charbon, 200 x 140 cm

"ET RAME LES LARMES SANS ARMES", 2005 - Bougie, mêches de cheveux, 170 x 60 cm

"TRANSPIRER L"ESSENCE DE MON PARDON", 2006 - Structures en bois calcinées, câble métallique, horloges, son, dimensions variables

"CARESSER L'ERRANCE D'UN PAS OUBLIE", 2005 - Tapis, chaussures - 200 x 135 cm